• Silence.

    Silence. 

     

    Je vis dans un silence total depuis ma naissance. Le monde, les choses, les gens sont muets. Je ne parle pas non plus. Je n'aime pas parler. Je ne suis jamais sûre de ce que je dis, alors je préfère faire comme si je ne savais pas faire. Je me tais. Les gens me croient. Ils préfèrent ne pas m'embêter; sans doute pensent-ils qu'ils troubleraient mon silence. Mon silence intérieur. Ils ne savent pas qu'il me fait peur. Avant, je ne m'en étais jamais plainte. J'étais une enfant réservée. Ou plutôt absente. Je n'avais que ma tête pour m'évader. Imaginer. Les gens me disaient passive, je dirais vaporeuse. Et puis, j'avais fini par arrêter d'imaginer. À manquer de ces bruits inconnus, à le haïr, ce silence. Ça ne m'était jamais venu à l'esprit, avant. Manque-t-on de ce que l'on ne connaît pas ? Ma vie était faite d'attente et de silence. De rien. De vide, de suspension, d'instant éternel entre deux fils. De la prolongation de ce moment où l'on trébuche ; cette seconde qui défie les lois de la gravitation, la seconde éternelle avant de tomber. Les yeux éteints, aucunes pensées pour les illuminer, l'oubli et l'instant se mélangeant. Les gens n'avaient jamais trop fait attention à moi; même mes parents, mes frères et mes sœurs. Que fait-on de quelqu'un qui ne peut ni te comprendre, ni te parler ? J'étais comme une âme errante, calme et silencieuse. Je n'étais pas le seul problème présent, et la pitié avait fini par s'envoler de leurs yeux. Ils avaient préféré m'oublier. Chaque jour un peu plus, le visage inexpressif et les gestes engourdis; mes pensées s'éteignaient. Je n'avais aucun bruit, aucun sons pour les alimenter.
    Et puis, c'est arrivé.
     
    _ “Enfin, taisez-vous un peu!”
    Notre professeur était grand, les cheveux en batailles, et des lunettes carrées posées sur le nez. Il portait un grand pantalon marron avec une chemise blanche rentrée à l'intérieur ainsi qu'une veste rêche et terne. Il avait un air triste et généreux.
    _ “Les enfants!” s'exclama-t-il encore, se désespérant de la dissipation de mes camarades.
    Quelques années seulement auparavant, le savoir tenait tout le monde en écoute, et les élèves se tenaient assis, prostrés, une vénération craintive dans les yeux. Maintenant, tout était en train de changer, de se bousculer. La fin de la guerre, l’essor des nouvelles technologies, les nouvelles idées, l'art absurde.
    Soudain, on toqua à la porte. Une goute de sueur perla sur le front de notre professeur, il tira sur son pantalon puis vint ouvrir. Notre directrice au regard sévère et aux cheveux tirés entra dans la salle suivie d'un jeune garçon.
    _ “Charles Banti est nouveau dans la région, et il finira son année ici, dans cet établissement et dans votre classe. Tachez de bien l’accueillir.”
    Le jeune garçon avait un regard timide et un air malicieux. La directrice disparu et, sans se faire prier, le nouvel arrivant vint s'installer au fond de la classe.
     
    Maintenant j'ai recommencé à respirer, je crois. Mes yeux, que je croyais condamnés semblent s'être rouverts. J'observe de nouveau le monde. Enfin, de nouveau, je m'y intéresse, comme si la fin de mon enfance ne m'avait pas volé mon innocence. Je regarde ce monde, que je croyais interdit. Il n'était pas fait pour les gens comme moi; il avait un rythme qu'il fallait suivre et comprendre. Les gens comme moi, plongés dans le noir ou le silence, venaient d'ailleurs. Ils devaient attendre, attendre que ça se finisse pour arrêter de n'être rien. Je me rappelle ce que je pensais encore à l'époque. Que ce n'étais pas juste, que je n'avais pas le droit d'être comme ça, que je ne voulais pas: C'était la seule chose que j'étais capable de comprendre.
     
    Ils ne savaient pas, ils ne savaient rien, et ils se maudissaient de mon sort ; ils l'oubliaient en pensant faire disparaître cette injustice qui les gênait. Ce qu'ils ne comprenaient pas, c'était que c'était moi. C'était moi, la pâle figure condamnée. Le problème, c'était moi, qui l'avais. Et je ne comprenais même pas pourquoi. J'étais née différente, c'était comme ça. Oh, si seulement j'avais pus crier à l'aide... Mais ils ne comprenaient pas que je ne n'étais toujours pas morte, même si je ne pouvais le prouver. Ils ne voyaient que mes yeux vides et mon absence. Ils s'imaginaient peut-être qu'il y avait un autre monde, pour nous.
    Elle est dans sa bulle.
    Non. Non, j'étais juste en dehors de la vôtre.
    Et les remparts incassables, c'est vous qui les avaient construits. Vous, vous et votre société pourrie.
     
    Mais alors, je l'ai rencontré. Cet étrange garçon, ce nouvel arrivant qui avait débarqué dans mon quotidien, le quotidien de ma vie. Mon in expressivité n'avait pas l'air de lui faire peur. Pourtant, c'est bien connu; les gens ont peur de l'inconnu.
    Lui n'avait pas peur de moi. Je ne l'ai pas pris pour un sauveur ; plutôt pour un fou, au début. Il me parlait.
    Je me disais, le regard fixé ailleurs, qu'il finirait bien par se lasser. Et puis, il se mettait à rire. D'un petit rire discret qui faisait briller ses yeux pleins de couleurs, de rêves et d'idées. De toutes ces choses, que je ne connaissais pas; de toutes ces choses qui m'étaient interdites.
    D'un air compréhensif, il montrait les oiseaux que je regardais dans le ciel, il souriait, il parlait, il parlait. Sa bouche, comme une source intarissable, semblait vouloir compenser la sécheresse de la mienne.
    Alors, petit à petit, mon regard avait commencé à s'arrêter sur lui. Une question, des pensées qui se réveillaient. Quoi ?.. Qu'est-ce qu'il voulait ?. Je suis sourde. Je suis sourde. Je vis dans le silence, depuis toujours. Il n'avait pas l'air de s'en rendre compte. Et puis, il avait essayé de m'écrire, sur un papier. Bien sûr, il savait. Tout le monde savait ici, de toute façon. Se moquait-il ?
    Je n'avais pas non plus appris à déchiffrer les lettres. Il n'y avait pas d'utilité à apprendre des signes, quand on ne savait pas à quoi ils correspondaient. Le regard vide que je lui avais alors lancé avait fait passer un nuage d'ombre devant ses yeux. Peut-être qu'à ce moment-là, j'aurais aimé lui dire, lui dire que je comprenais, que même si je n'entendais pas ses mots, j'étais humaine quand même, et que je ne pouvais juste pas communiquer. Puis mes pensées s'étaient effritées, éparpillées, comme emportées par un courant d'air. Je n'étais plus rien.
    Le temps continuait à n'avoir aucun impact sur mes yeux morts.
    À force d’être transparente, j’avais fini par devenir une grande observatrice. On ne se méfie jamais du décors. J'avais souvent découvert la plupart des secrets des gens, la plupart de leurs craintes et de leurs envies. Oh, non, cela ne m'intéressais pas; mais il suffisait de regarder. Je n'avais jamais eu ni problèmes ni ambitions, et comme je n'existais pas je buvais la vie des autres. Enfin, ça, c'était avant.
    Maintenant je ne ressentais plus le besoin de m'accrocher inutilement à des illusions, mais je m’étais souvent entraînée petite et c’était resté; question d’habitude. Observer.
    J'ai ainsi remarqué que c'était un garçon plein d'humour. Souvent en classe, il disait des choses, et tout le monde riait. Parfois, c’était juste un mot. Ça devait être des choses intelligentes, parce que parfois, même le professeur riait aussi malgré lui.
    C’était un garçon joyeux en soi. Il avait l’air de faire de sa vie une blague, qu’il s’amusait à raconter à tout le monde.
    Je n’aurais sus dire s’il était beau, je n’avais jamais eu d’avis sur eux. Il avait les cheveux bruns et de discrets yeux bleus-gris; et pourtant, la vie qui l’animait me devint presque une fascination. Il vivait à deux-cent pour cent, à deux-cent à l'heure, tout le temps, enchaînant un geste à un sourire, un rire. Il n’en paraissait par pour autant immature, juste… Sur le bon chemin.
    Moi, une sourde-née a demi-morte, de plein fouet, j’avais rencontré la vie. Et je voyais toutes ses formes, toutes ses couleurs et même tous ses sons dans les yeux de ce garçon. Je crois qu'il finit par aimer le défi que je représentais, et il décida de rester de plus en plus souvent avec moi. Il ne s'exprimait pas beaucoup, mais il avait l’air de savoir à quel point une présence était réconfortante. Je ne le savais même pas, et j’en suis devenue dépendante. Il continuait à me parler, cet idiot. Et je finissais même par avoir envie de le comprendre.
    Et puis un jour, c’est arrivé. Il m’a fait rire.
    Il faut dire que son humour, ce n'était pas que dans l’art de manier les mots qu'il le maîtrisait; en un regard ou un geste il savait trouver la justesse de ce qui touchait. Parfois même, il ne le faisait pas exprès: c’était simplement en lui. Je n’avais pas entendu mon rire, mais il s’était arrêté, fixé sur moi. Ses grands yeux vivants avaient brillé d’une lumière étrange, nouvelle. Il avait paru ému. Puis c’était arrivé une nouvelle fois, et de plus en plus souvent. Et à chaque fois, dans son regard océan, un bateau semblait prendre les voiles, un nouveau phare semblait s’allumer, plein de curiosité… et de respect. Je n’osais croire à la fierté que j’y lisais.
    Lentement, il m’a tout réappris. Il m'a réappris à observer le monde avec des yeux nouveaux, des yeux d'enfant; à faire attention aux gens et aux choses, à trouver de la magie dans la rosée du matin déposée sur une feuille de chaîne, à apprécier un thé chaud sous l'orage. Et, en prenant son temps, m’aidant pas par pas, avec toute la patience et les heures du monde, il a réussi.
    Il m’a tiré de ce trou où j’avais lentement glissé, bouffée par une communauté abimée jusqu’à la moelle. Il m’a redonné vie.
    Il voulait m’apprendre à écrire, et à lire. Trouver des traitements contre ma surdité; Quand à ma langue de plomb, il avait confiance, il savait qu’elle se délierais un jour faute de réel handicap. De plus en plus, j’ai commencé à être à l’aise, à lui faire confiance, m’accrochant à lui comme un naufragé à une bouée. La confiance.
    C’était un sentiment nouveau, que je n’avais encore jamais ressentis avant. Encore moins envers moi-même. Après tout, c’était son corps, ses oreilles traîtres qui m’empêchais de vivre comme les autres, c’était sa déficience qui me noyait, à cette chose qui vivait en moi. Comment lui faire confiance ?
    Plus rien n’existait à part lui. C’était la vie, la vie que j’avais tant convoité que je voyais briller dans ses yeux, à portée de main. L’espoir.
    Il avait fini par passer l'entière totalité son temps avec moi, s’émerveillant chaque jour de mon épanouissement. Et puis, il riait toujours autant. Comme si ça n’avait jamais été grave, tout ça. Comme si le reste n'avait pas d'importance.
    La première chose qui m’avait fascinée d'ailleurs, c’était la manière dont il riait je crois, depuis le début. Son rire.
    Son rire, qui partait de rien dans les profondeurs de sa poitrine et qui éclatait, s’éparpillant dans tous les sens comme pour aller refaire le monde. L'avenir.
    Cette manière qu’il avait de renverser légèrement la tête en arrière. Son visage illuminé, ses yeux plissés. La justesse, la joie et la vie qui s’en dégageait.
    Et puis un matin, il n’y a plus eu “que lui”, il n’y a juste eu plus “que nous”.
    Je me suis mise à exister.
    Contre mon gré; je m’étais résignée depuis longtemps à attendre. Mais il avait déjoué les règles du jeu: en m’attachant à lui, je m'étais attachée à ma vie sur cette terre, qui me reliait à la sienne, à l’instant; le fait que l’on soit là, tous les deux, peut-être plus demain, juste ici et maintenant. Et combien c'était immense. Il m'a donné quelque chose à perdre. Je ne voyais que lui, que moi, que lui et nous; en plus d’être sourde et muette, si j’avais crus un jour devenir aveugle du reste, je ne pensais pas que ce serait à cause de lui.
    Je suis tombée amoureuse d’un rire, que je n’étais même pas capable d’entendre.

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