• Passagère du silence (Fabienne Verdier)

     

    Passagère du silence (Fabienne Verdier)

    « Mais Su Dongpo fut incapable de démissionner : il resta prisonnier de l'illusion qu'il pouvait changer la société. »

     

    Le vieux Huang continua : « J'avais un ami qui, à la fin de la Révolution culturelle, a cru, lui aussi, qu'il était possible de modifier le cours de l'histoire. Il est entré au Parti. Il disait qu'il fallait participer à la vie politique ; au lieu de critiquer et de maugréer, mieux valait réformer de l'intérieur ; c'était la seule façon de faire évoluer la situation. Il avait oublié qu'il fallait du temps, beaucoup de temps, pour changer les mentalités. Il s'est lancé dans des propositions trop radicales pour être acceptées et, très vite, c'est lui qui a été réformé : maintenant, il n'ose plus rien dire et doit se contenter de soupirer ses regrets. N'entre jamais en politique : tu ne changeras rien mais la politique te changera. Mieux vaut être la tortue qui agite sa queue dans la boue loin des hommes, plutôt que celle qui finit dans la marmite.

     

    _ Vous avez sûrement raison, maître, quand il s'agit d'une dictature, mais en France, grâce au vote et à la liberté d'expression, nous pouvons du moins empêcher certains excès et lutter contre les atrocités, ne pus-je m'empêcher de rétorquer.

     

    _Assez de sornettes ! Interférer en politique, c'est remplacer son idéal par la rouerie des compromis, s'entraîner à se leurrer soi-même. Les hommes politiques sont, comme ceux qu'ils gouvernent, les jouets de situations qui les dépassent. Oui, tu peux changer le monde, et même en profondeur, non par la politique qui ne sait qu'osciller entre la domination des uns et la soumission des autres mais par ton art. Dis-moi, quel empereur, quel chef ont autant transformé la société que ceux qui ont inventé la scie et le rabot, la roue et l'horloge, la voiture et l'avion ? Pourtant, tu serais bien incapable de me citer leur nom. Le Petit Livre Rouge n'est pas si vieux et il n'est déjà plus qu'un objet de collection recherché par les antiquaires, alors que Lao Zi et Confucius continuent d'être lus. Ce sont les savants et les penseurs qui changent le monde, et aussi les artistes, de façon moins évidentes, mais tout aussi féconde. Léonard de Vinci a changé le regard des Occidentaux, et Wu Daozi celui des Chinois. Tu veux aider autrui ? Alors, cultive ta peinture, parfais ton art. Tu proposeras aux autres, au lieu de le leur imposer, un fil de pensée, une ouverture sur un ailleurs.

     

    « Toute sa vie, Su Dongpo s'est cru obligé de demeurer un dignitaire de l’État. Que reste-t-il de son action ? Une digue inutile sur un lac, à Hangzhou. En revanche, par ses essais, ses poèmes, il a laissé une trace durable. Il nous a rappelé un art de vivre empreint de sagesse qui enseigne à mieux supporter les vicissitudes. Que demander de mieux ? »

     

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